Claude Vautrin présente son livre Corée du Nord, l'autre dimension.

Journaliste et grand reporter depuis plus de 30 ans, plume très appréciée du magazine 100 % Vosges durant de longues années, Claude Vautrin aime traquer les « trous noirs de l’information ». Auteur de plusieurs romans et nouvelles, dont Grand reporter, le pas de côté et Mapuche et fier de l’être, ce Vosgien de cœur publie son nouveau livre : Corée du Nord, l’autre dimension, suite à son séjour effectué en septembre 2018. Rencontre.

Claude Vautrin, vous avez passé 2 semaines en Corée du Nord, en septembre 2018. Qu’est-ce qui vous a poussé à découvrir ce pays aussi mystérieux que critiqué ?

Claude Vautrin Et pourquoi ne pas y aller (rire). C’est dans ma logique de parcourir le monde, d’aller à la rencontre des gens et de voir de mes propres yeux pour en apprendre un peu plus. Le livre apporte le fruit de mon séjour, ainsi qu’une enquête rapportant l’expérience de l’ONG française Triangle Génération Humanitaire (TGH) basée à Lyon, qui a passé 5 ans là-bas, à Pyongyang et en province.

Comment avez-vous orchestré ce voyage ?

C. V. – Il m’a fallu 3 ans pour obtenir le visa. Il y a un peu de tourisme possible, à partir de la Chine ou du Vietnam mais la Corée du Nord est très vigilante. J’y suis allé sans a priori, pour jouer mon rôle de journaliste : apporter et relayer les informations que je vois.

Quel a été votre premier sentiment en arrivant ?

C. V. Ce qui m’a sauté aux yeux, c’est la propreté dans les rues. Il n’y a aucune publicité, seulement des panneaux en 4×3 à l’effigie de Kim Jong Un. Je n’ai vu qu’une pub pour une voiture nord-coréenne. Il y a un Arc de triomphe qui mesure 9 mètres de plus que le Parisien, qui trône au cœur de la capitale, construit à l’image de celui que nous connaissons Place de l’Étoile. Ce pays est un trou noir d’informations car il y a tout à découvrir.

Les Nord-Coréens savaient-ils que vous étiez journaliste ?

C. V. Oui, je leur avais fourni mes romans : Grand reporter, le pas de côté et Mapuche et fier de l’être. Je leur ai exposé un projet qu’ils ont dû valider. Ils m’ont imposé d’avoir une interprète, un chauffeur, un responsable du protocole. Ce dernier m’accompagnait au quotidien. J’ai, malgré tout, pu faire plus de 2 000 photos. Je n’ai pas subi de pression.

Comment vit ce peuple ?

C. V. J’ai essayé de démontrer dans ce livre que ce peuple n’est pas toujours triste et habillé en noir. Ça m’a rappelé mon séjour à Berlin-Est, à mes 16 ans, obtenu grâce à la bourse Zellidja. Alors que j’arrivais avec beaucoup de préjugés, j’étais sidéré par le fait que les gens souriaient et qu’ils vivaient « normalement ». Bien sûr, il y a encore des problèmes à résoudre, en province notamment. C’est un peuple très discipliné mais qui est heureux. Il y a une forte volonté d’innover dans ce pays. Son problème est qu’elle est enclavée entre plusieurs grosses puissances : Chine, Russie, Japon et les États-Unis, implantés en Corée du Sud. Entre les Sud et les Nord-Coréens, il y a eu plusieurs rencontres pour détendre l’ambiance et rapprocher les peuples.

Avez-vous assisté à des événements populaires durant votre séjour ?

C. V. J’ai pu assister au 70e anniversaire de la République démocratique. Je n’ai pas pu y faire de photos et celles que l’on peut voir dans le livre m’ont été fournies. D’ailleurs, la petite anecdote est que les services de sécurité exigent que l’on ne soit équipé que d’une feuille et d’un crayon, ainsi que de beaucoup de monnaie. D’ailleurs, la monnaie locale est interdite pour les étrangers. On ne paye qu’en euros, dollars…

Quelles sont les relations entre la France et la Corée du Nord ?

C. V. La France est le seul pays d’Europe avec l’Estonie à n’avoir aucun rapport diplomatique avec la Corée du Nord. C’est difficilement explicable car elle a des liens avec d’autres pays qui bafouent les droits de l’homme.

Le peuple a-t-il cette impression de vivre sous une dictature ?

C. V. Ce sont des sujets difficiles à aborder. Dans leur culture, c’est « le père » qui domine. Bien sûr, il y a des opposants qui doivent être en prison. Je ne les ai pas rencontrés. C’est un autre sujet que je n’ai pas pu explorer et qui mériterait un autre livre. Kim Jong Un est vénéré, je dirais même déifié. Son grand-père est considéré comme le Charles de Gaulle local puisqu’il a libéré le pays de l’envahisseur. Dans le stade monumental de 150 000 personnes, lorsque Kim Jong Un apparaît, c’est le délire.

Comment expliquent-ils les frasques de leur dirigeant, qui choquent le monde entier ?

C. V. Il faut être vigilant sur les infos nord-coréennes qui proviennent de Corée du Sud. Les services secrets sud-coréens balancent des « fake news ». Je ne dis pas que tout est inventé mais ça mérite d’être vérifié avant d’être affirmé. L’information sur l’assassinat de l’oncle de Kim Jong Un semble avoir été montée. C’est, en fait, une querelle de palais. L’homme a été accusé de vouloir prendre le pouvoir et a été condamné à mort. Il y a peut-être un autre livre à écrire sur toutes ces « fake news ».

Vous avez rencontré Gérard Depardieu là-bas ?

C. V. Un pur hasard de tomber sur lui. Il était sur place pour participer aux 70 ans de la république, avec Yann Moix. Il m’a déclaré qu’il lui semblait « impossible de juger un pays sans l’avoir vu » et a ajouté « l’herbe pousse toujours sous les pavés ». C’est une belle rencontre, quelqu’un d’atypique, d’une culture extraordinaire mais qui n’aime pas les journalistes. Il avait bien compris que j’en étais un, mais quand je lui ai dit que j’étais vosgien, il m’a surnommé Hô Chi Minh le Vosgien, en rapport à ma barbe et mon bouc (rire).

Pourquoi fait-il cette démarche d’aller en Corée du Nord ?

C. V. C’est un pied de nez à la France, comme lorsqu’il va voir Poutine en Russie, ou lorsqu’il achète un appartement à Grozny en Tchétchénie, ou encore lorsqu’il se rend en Éthiopie… Il veut voir le monde et provoquer un peu. C’est un homme culturellement intéressant. Il faisait rire tout le monde. On a mangé deux ou trois fois ensemble.

On apprend, dans votre livre, que le club de tennis de table d’Etival-Clairefontaine devait recruter une Nord-coréenne ?

C. V. Oui, j’étais dans la connivence depuis le début. Samuel Matter, ex-vice-président du club et Damien Jamet, maître de conférences à l’Université de Lorraine, qui se rend régulièrement en Corée du Nord depuis 2015, ont fait du co-voiturage entre Saint-Dié-des-Vosges et Nancy. Samuel lui a demandé de lui « dégotter une jeune joueuse de Corée », sur fond de plaisanterie, mais Damien l’a pris au mot. Très intéressée, la délégation nord-coréenne leur propose la numéro 1. Ils se déplacent à Pyongyang et négocient sa venue. Ils parviennent à valider sa licence et à obtenir le visa de Schengen. Seulement, je ne sais pas sous quelle pression l’affaire a capoté car le président et l’entraîneur d’Etival ont mis leur veto. Samuel Matter était fou de rage et cette décision l’a poussé à démissionner.

Que retenez-vous de ce séjour en Corée du Nord ?

C. V. Je suis satisfait d’y être allé car j’ai vu des choses dont on n’a jamais parlé dans la presse occidentale. Il faut aller au-delà des caricatures. Le chapitre de mon livre intitulé : « Devoir de mémoire », a son importance pour comprendre pourquoi ce peuple est devenu comme il l’est actuellement et comment il va devenir. Par exemple, les 35 ans d’occupation japonaise et nazi peuvent expliquer pas mal de chose sur le sentiment anti-japonais.

Pensez-vous y retourner prochainement ?

C. V. Oui, pour aller travailler un peu plus en profondeur en province, dans les montagnes et espérer avoir plus de liberté. C’est un projet que je développe avec mon fils, pour un projet de reportage photos, par exemple. Ce n’était pas un séjour difficile, j’ai vécu pire en reportage de guerre. C’est un pays intéressant car il y a tout à découvrir. On a toujours à apprendre des autres.

Infos pratiques :

Corée du Nord, l’autre dimension

Par Claude Vautrin

Édition : Kaîros