L'historien spinalien Jacques Grasser.

Historien et maître de conférence, Jacques Grasser est membre de la commission nationale du patrimoine et de l’architecture, en charge de superviser les décisions concernant la restauration du patrimoine français. Rencontre avec ce passionné, fier d’avoir évalué et jugé la reconstruction de la Cathédrale Notre-Dame de Paris.

Vous faites partie de la commission nationale du patrimoine et de l’architecture (CNPA) depuis 7 ans. Pouvez-vous nous présenter votre rôle ?

Jacques Grasser Je fais partie des trois commissions de la région Grand-Est du patrimoine et de l’architecture. C’est grâce à ma participation régionale que la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) m’a proposé d’aller à cette commission nationale. Appelée Monuments Historiques avant 2016, cette commission a plusieurs sections et je suis dans celle qui s’occupe de juger les travaux possibles sur les monuments, afin qu’ils ne soient pas mis en péril.

Comment s’organise cette commission ?

J. G. – Nous nous réunissons 4 ou 5 fois par an au ministère de la culture à Paris. Il y a plusieurs élus : un sénateur, un député et nous sommes 3 membres de conseils municipaux pour l’ensemble de la France. Il faut bien-sûr avoir des qualités de base pour siéger. Pour ma part, je suis professeur agrégé, universitaire et auteur de plusieurs travaux, notamment sur Épinal. L’état est représenté par le ministre de la Culture, en l’occurrence Roselyne Bachelot. Des personnes représentent les associations spécialisées telles que Rempart ou Vieilles Maisons Françaises. Nous sommes aussi entourés de personnes qualifiées telles que des professeurs d’architecture, des experts… Au total, nous sommes 25 autour de la table et nous étudions les dossiers saisis par la ministre.

Comment sont choisis les chantiers que vous traitez ?

J. G. – On peut être saisi par une direction régionale d’affaires culturelles, des municipalités ou des particuliers. On convoque ceux qui saisissent le dossier comme l’architecte en chef responsable du projet, pour le présenter dans les grandes lignes. Un question-réponse s’opère, puis nous nous réunissons à huis clos et nous votons pour valider le projet à la majorité 13+1. Généralement, le ministre suit la majorité.

C’est ce qu’il s’est passé en juillet dernier ?

J. G. – Exactement, nous avons traité trois dossiers dont celui de Notre-Dame, présenté par l’architecte en chef, Philippe Villeneuve, sous la forme d’un rapport d’étapes de 3 000 pages condensé, un an après l’incendie.

Qu’avez-vous décidé ?

J. G. – Le choix qui s’est fait était de reconstruire le bâtiment sinistré à l’identique, en rétablissant la flèche de Viollet-le-Duc et la charpente en chêne. On a fait ce choix car on sait comment évolue le bois sur la durée. La charpente en bois qui a brûlé avait 8 siècles. De plus, le bord de la Seine est classé au patrimoine de l’Unesco. La flèche de Notre-Dame répond à celle de la chapelle proche de la Seine. Si on ne respecte pas cela, le classement de l’Unesco n’est plus respecté.

Quelles sont les entreprises qui seront embauchées sur cette construction ?

J. G. – Ce choix nous permet de recruter des jeunes Compagnons du tour de France dans les métiers d’art et leur donner une chance de mettre le pied à l’étrier. Le recrutement de jeunes est une chance pour eux. Le chantier actuel, a pris du retard à cause des conditions climatiques de l’hiver, de la pandémie, ou encore la présence de plomb qui a nécessité d’équiper les ouvriers.

Les travaux ont déjà commencé ?

J. G. – Oui et c’est spectaculaire de voir le démontage de l’échafaudage. Un travail extrêmement minutieux car quatre cordistes opèrent élément par élément. Et en même temps, ils commencent la construction d’un autre échafaudage, qui sera terminé en septembre. Et nous pourrons enchaîner la restauration.

Quand devrait se terminer cette restauration ?

J. G. – L’échéance est pour 2024. Tout ne sera pas fini mais nous pourrons rendre le bâtiment aux visiteurs et au culte. Les visiteurs pourront visiter et le culte officier. Pour que tout soit terminé, il faudra une dizaine d’années. Il y a d’autres chantiers « monuments historiques » en France donc la difficulté est de réussir à mobiliser assez de main d’œuvre et d’argent. Sur ce second point, nous sommes rassurés car de nombreux dons importants ont été enregistrés.

Comment expliquez-vous cet élan de générosité alors que les Français semblent de moins en moins attachés à la religion ?

J. G. – Cet incendie a touché à un symbole des Français. C’est la cathédrale de la capitale. C’est patrimonial et symbolique, plus que religieux. D’ailleurs, les visiteurs ne sont pas forcément des religieux. Ce problème de respect du patrimoine est récent. Au XVIIIe siècle, on se fichait de démolir le patrimoine, civile et religieux, y compris à Épinal. C’est l’abbé Grégoire qui parlait de vandalisme (1790) lorsqu’on détruisait des abbayes, pour vendre les pierres, comme à Chaumousey, ou transformer les bâtiments en écoles ou prisons, comme Senones. A la suite de ce constat, on a mis à l’abri un certain nombre de choses et nommé un instructeur, tel Prosper Mérimée qui a géré ça au Second Empire et qui a patrouillé en France pour photographier les bâtiments, vers 1850. Jusque-là, nous n’avions que des dessins et ils ne respectaient pas toujours la vérité. La photo, elle, ne ment pas. À Épinal, la Basilique risquait aussi de tomber en ruine après la révolution. Elle a été distinguée en 1846, premier monument vosgien classé.

Le gouvernement a confié à Stéphane Bern la mission de sauvegarde du patrimoine. Est-ce une bonne idée ?

J. G. – Oui, je n’ai rien contre lui, bien au contraire. Le patrimoine n’est pas une affaire de spécialistes mais qui concerne tout le monde. A partir du moment où il popularise ses bâtiments appartenant à notre patrimoine, je suis pour. Surtout si ça peut donner envie à certains de soutenir les rénovations. Il faut savoir que les dons des particuliers sont défalqués de leur déclaration d’impôts. En donnant 100 euros, on ne donne que 40 en réalité donc c’est très intéressant. C’est un aspect aussi psychologique et de connaissance. Les gens sont fiers de donner à ce genre d’œuvre. Les gens avouent qu’ils aiment donner des impôts pour ce genre de chose.

Dans les Vosges, plusieurs projets sont en cours de collecte comme l’ancien couvent des Cordeliers à Les Thons, le Théâtre de Mirecourt, l’église Saint-Nicolas de Neufchâteau, le chalet impérial Tivoli de Plombières-les-Bains et le Château de Beaufremont. D’autres sites mériteraient-ils aussi d’intégrer cette liste ?

J. G. Oui, la fondation du patrimoine a beaucoup de succès. Ces monuments sont les principaux. Depuis plusieurs années, nous sommes très actifs dans les Vosges comme pour la rénovation de la Tour Chinoise à Épinal, la Statue de la Vierge, le fort d’Uxegney… Beaucoup de travaux ont été faits par des initiatives locales notamment à Senones et Moyenmoutier alors qu’il y a 20 ans, les sites étaient dans un état déplorable.

La Basilique d’Épinal doit aussi subir des travaux. Sur quoi portera sa rénovation et quand débutera-t-elle ?

J. G. – C’est un projet que l’on a traduit lors du budget municipal de décembre 2019, avant la pandémie. On l’a repris dans la nouvelle municipalité, qui a été approuvé par les élections. L’état va prendre une large part, tout comme la région et le département mais je ne sais pas qu’elles seront les dotations. Les travaux traiteront l’extérieur avec les couvertures et l’intérieur dont la restauration du grand orgue. C’est un budget de 5 à 6 millions qui est nécessaire et qui devrait être réalisé en 5 ou 6 ans. Seulement, je ne sais pas quand débuteront les travaux. J’espère en début d’année 2021. J’ai une réunion avec la commission régionale à Metz, début septembre. J’interrogerai mes pairs pour savoir où en est le projet et savoir quand nous pourrons mettre en valeur cette richesse spinalienne.

Bio Express de Jacques Grasser

  • Né le 3 septembre 1946, à Épinal.
  • Professeur agrégé d’histoire, chercheur, conférencier.
  • Adjoint au maire d’Épinal entre 1977 et 2020.
  • Conseiller municipal délégué au patrimoine historique, aux archives municipales et correspondant Défense, depuis 2020.
  • Membre du Haut Conseil des Musées de France, de la Commission régionale et nationale du Patrimoine.